Tu cuerpo es un campo de batalla

Lundi 11 avril 2016 à 17:58


C'était étonnant, cette rencontre, avec Duna. Duna est une amie de Pilar, la colocataire de Natalia, une mexicaine lesbienne qui traîne dans les bars alternatifs de Madrid. Natalia m'avait dit, Mélie viens à la maison, ce soir on fait une fête avec Pilar, il y aura plein de monde, Jacob et Federico viendront jouer, on a des amplis. Elle était trop fière de son coup, le concert clandestin dans son appart, ça sentait surtout la police qui débarque à une heure du matin et qui vire tout le monde en essayant de calmer les voisins. La soirée avait pourtant été chouette. Les garçons jouaient une espèce d'électro bâtarde, un peu véner, un peu punk et un peu gueularde. Je papillonais, évaporée au milieu de tous ces gens hauts en couleur, alors que moi je m'étais attifée de mes baskets sales, d'un legging noir et d'un pull bleu foncé qui me tombait sur les genoux. Je faisais tâche au milieu. Natalia était bourrée dès minuit, comme souvent. Saïd était resté avec moi. Saïd est un bruxellois qui bosse au samu social de Madrid depuis six ans. Il est grand et élancé, très beau, une peau mate et soyeuse, de petits yeux verts clair. Il est très doux, un peu pince sans rire, un peu grinçant mais bienveillant. C'est lui qui m'a présentée à Duna. Sur le coup, j'ai bloqué sur elle. Grande et déguingandée, cheveux bruns et bouclés, avec une grosse tête qui paraissait être posée sur un corps trop fin pour la soutenir. Elle portait une robe verte, une écharpe rouge et une veste noire, une paire de lunettes, des baskets bleues sur ses pieds immenses. Il y a, chez Duna, un mélange de grâce et de maladresse. On sent une oscillation, une difficulté à bouger dans l'espace, à placer son corps vis à vis des autres, à rester debout et à savoir quoi faire de ses bras, de ses jambes et de ses pieds. Sa joue gauche est recouverte de cicatrices dûes à l'acné, elle n'essaye pas du tout de les cacher, elle a maquillé sa bouche et ses yeux mais elle n'a rien fait pour dissimuler ces marques. Saïd s'est vite éclipsé. On est parties dans tous les sens, avec Duna. Elle parlait vite, avec une voix grave, et pleins de mots d'argot madrilène que je comprenais pas. Elle passait souvent la main dans ses cheveux, croisait les jambes, les décroisait, se faisait un chignon pour le détacher deux minutes plus tard. Je lui ai dit hé, Duna, pose toi, viens je vais fumer une cigarette, accompagne moi, tu en veux une ? Duna ne fume pas et en boit pas non plus d'alcool. Elle m'a quand même suivie sur le balcon. Dans la rue, c'était le bordel habituel de Lavapiés, les mecs qui jouent de la guitare et de la clarinette sur la place, qui boivent du café et fument des joints en s'embrouillant sur tout et sur rien. On a longtemps discuté avec Duna cette nuit là. Je me sentais instable face à elle, je soignais mes mots. J'essayais de rire d'une manière détachée, tout ça... Et je lui ai dit, tiens, petite, tu es souvent dans le coin ou pas, on pourrait se revoir, peut être, parce que, voilà, ce serait bête, de se rater, de passer à côté d'un truc chouette, alors, dis moi, j'habite à côté, passe quand tu veux.

Par la suite, on en s'est plus vraiment lâchées l'une et l'autre.

Est-ce que l'on peut en tant que personne cisgenre, parler de la vie d'une personne trans ? Bien sûr que cette fille, j'ai du mal à y faire face. Parce que, malgré tout, accepter l'identité de Duna ne suffit pas. Il faut la comprendre, plus que la comprendre, il faut apprendre, s'y éduquer, s'approprier les mots et les concepts, pour maintenir l'indifférence et la négation, même involontaires, a distance. Le corps de Duna est politique. Il est politique dans le sens qu'il ne lui appartient pas, dans le sens qu'il est malgré elle une chose publique. Le corps de Duna ne lui appartient pas. Sans cesse il est observé, questionné, remis en question, il est incompris et insulté. Les remarques fusent, systématiquement, de la part d'inconnus, et Duna se la ferme, je sais pas si c'est qu'elle a lâché l'affaire ou qu'elle n'arrive plus à y répondre parce qu'ils ont fini par péter plein de trucs à l'intérieur d'elle, moi à côté, toute fraîche face à la transphobie, je réponds, je réponds toujours, et toujours mal, avec un espagnol saccadé et endomagé par l'émotion, je réponds parce que ça me fait rager, que tout le monde ait son mot à dire sur le corps de Duna. Connard, qu'est ce que t'en à foutre, de savoir ce qu'elle a entre les jambes, tu veux pas plutôt la boucler au lieu de me l'esquinter encore plus qu'elle ne l'est ?

Pourtant la question du corps, dans l'intimité, trouve son importance. Est-ce qu'une fois nue, je continuerai à voir une femme ? Que faire avec les muscles, les proportions d'un corps que j'assimile à celui d'un homme ? Comment faire l'amour avec une femme qui possède un pénis ? Et puis finalement, qu'est ce que vous voulez, vous la voyez nue, et vous faites l'amour avec cette personne incroyable que vous admirez et pour qui votre coeur et votre corps gigotent, vous faites l'amour avec cette personne, avec ce corps, non avec son genre. Puis viennent les autres questions : est-ce que l'aimer sans considérer son genre, c'est la trahir ? Renier son identité ? N'est ce pas faire preuve de violence que d'abstraire son genre aux sentiments qu'on lui porte ?

La route est longue !

Par emma le Mercredi 13 avril 2016 à 14:38
Bonjour Mélie, je trouve ça terrible ce pas que tu franchis...ta sensibilité (les questions que tu te poses, que tu nous poses ?) me parle.
Je ne te connais pas mais je te trouve super...
je te fais un petit bisou.
Emma :)
Par serpe-hier le Mercredi 13 avril 2016 à 19:30
Il est tellement bien cet article, et ces questions ne m'avaient jamais effleuré l'esprit... c'est abyssal de philosophie et je ne sais pas si les réponses existent. L'expérience t'en donnera peut-être, en parler avec elle aussi (savoir ce qu'elle en pense?), mais ce sera toujours "partiel" :)
Par melie le Vendredi 15 avril 2016 à 0:29
Mais non, ce n'est pas si terrible, parce que c'est aussi beaucoup d'amour :)
Merci pour ton message, bisou !
Par lancien le Dimanche 17 avril 2016 à 10:21
Ce sont des questions dont j'ai souvent parlé avec des jeunes correspondantes.
C'est cela la convivialité de Cow. On peut y échanger des idées sans déranger personne
Lire sur mon blog, l'article du 15 avril 2016 , "Faisons vivre Cowblog", sur le transfert de Cowblog vers Eklablog. Merci.
 

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